Auteur Sujet: Kung Fu et mondialisation : Le Wing Chun est-il encore un art chinois?  (Lu 1511 fois)

Hors ligne 月龍 (Yuè Long)

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C’est un article de Ben Judkins sur Kung Fu Tea qui me fait réfléchir sur cette question. L’article : « Who  »Owns » Kung Fu? Intangible Cultural Heritage, Globalization and the Decentering of the Asian Martial Arts » pose la question. C’est une question qui demanderait une recherche complète par des sociologues. Mais je n’ai pas ce temps, donc voici un peu ce que je retiens de la réflexion de Ben Judkins.


Tout d’abord, nous pouvons nous poser la question, le Wing Chun est-il un art chinois ou plutôt un art cantonais? Comme le démontre Judkins dans son livre sur les origines du Wing Chun, le style est étroitement lié au Delta des Perles et la province de Canton. D’ailleurs, l’école de la Jingwu, si je me fis au livre de Guo et Kennedy, n’a jamais vraiment fait la promotion du Wing Chun. Et aujourd’hui, avec le mythe de Yip Man, le Wing Chun est un élément essentiel de la culture de Hong Kong.

Mais le débat va beaucoup plus loin de nos jours. Le débat est beaucoup plus complexe. En fait, nous pouvons nous demander si le Wing Chun est encore un art asiatique. On ne peut pas nier l’origine asiatique du style. Nous ne pouvons pas réécrire l’histoire. Mais aujourd’hui, le Wing Chun est-il vraiment encore un art chinois? La question se pose pour aussi pour les arts japonnais. La mondialisation est le concept derrière ce questionnement.

Avec l’internet, Judkins fait remarquer qu’il y a une mondialisation de la culture. Avec le développement des voyages et la transmission du savoir sur la toile, de plus en plus de gens ont accès à cette culture. Donc de plus en plus de gens sur la planète pratiquent ces arts. Judkins donne l’exemple du Judo. Les Japonnais remportent moins de médailles d’or qu’avant aux Olympiques. Ceci ne veut pas pour autant dire que les Japonnais sont moins bons qu’avant, mais tout simplement que l’épicentre du Judo s’est déplacé vers l’Europe. Étant donné que le bassin de population est plus limité au Japon qu’en Europe, la domination japonaise au judo va probablement diminuer dans le futur.

Le même phénomène s’observe dans d’autres domaines. Dans le cas du White Crane, Lorne Bernard mentionnait dans une entrevue sur Québec Martial que le White Crane était en train de disparaître en Malaisie. Il soulignait toutefois que le White Crane n’était pas mort parce que c’était très fort au Canada. Lee Joo Chian soulignait cela dans une entrevue sur le site internet de Kung Fu Magazine :

« LE: Are there many students in your school? Is Flying Crane alive in Malaysia?

LJC: Right now there are not that many students in my school, because in Malaysia people are always looking for jobs; so, you have a good student, but after maybe two to three years, then they move to another city, or another country.

LE: Do you know if there are many people doing White Crane or Flying Crane in China?

LJC: I’m not sure; I think there are not a lot of people there who know the right kind of teaching.

LE: Do you think the tradition of Flying Crane will continue to the next generation, in the next 50 years?

LJC: Maybe. I’m the fourth generation in my family to teach Flying Crane, but whether my son or my grandkids will want to teach, I don’t know. But now that Flying Crane has come to Canada, I think maybe, maybe we have a chance! »
(source à la fin)

Il est difficile de savoir pourquoi une telle situation se produit. Toutefois, le Kung Fu n’est plus exclusivement chinois. Mais si les arts martiaux comme le Wing Chun et le White Crane survivent c’est parce qu’ils ne sont plus enseignés seulement en Chine. Naturellement, l’arrivée des communistes au pouvoir en Chine en 1949 a peut-être (moi j’affirmerais certainement) contribué à l’exportation du Kung Fu. Comme plusieurs maîtres on fuit la Chine, nous pourrions nous demander dans quelle proportion cette situation fut un moteur pour l’introduction des arts martiaux chinois dans le monde. Il ne faut toutefois pas oublier l’impact de Bruce Lee dans le monde.

Ceci soulève une autre question. L’essence de l’art. Apprendre les mouvements d’une forme est une chose. Apprendre l’essence derrière le mouvement en est autre. Je peux très bien exécuter les katas de Iaido que j’ai appris en 2012. Toutefois, un pratiquant avancé de l’art va constater que je n’ai pas l’essence  de l’art qu’est le Iaido. Certains puristes pourraient être tentés d’avancer que cette  essence  ne peut être apprise de façon traditionnelle. Doit-on donc absolument l’apprendre en Chine pour qu’il garde cette essence? Depuis le temps que le Wing Chun s’est exporté vers l’Europe et l’Amérique, il y a de fortes chances qu’une expertise se soit développée hors de l’Asie. Les Russes sont très fort sur le Vinh Xuan (Wing Chun vietnamien). La question de l’essence des arts martiaux fera l’objet d’un autre texte.

Il ne faut pas tomber dans l’argument d’autorité. Ce n’est pas parce qu’un instructeur est asiatique qu’il soit nécessairement plus compétent qu’un Européen ou un Nord-Américain. Si beaucoup d’écoles de Wing Chun affichent leur généalogie pour démontrer leur « authenticité », on ne voit pas cela dans les écoles d’arts martiaux japonnais (de mon expérience).

Sources :

Entrevue de Lee Joo Chian

http://www.kungfumagazine.com/TOC/index.php?p=article&article=1037

Judkins, Benjamin N. Jon Neison. The creation of Wing Chun. A social history of the Southern Chinese Martial Arts.State of University Press. New York. 2015.

Ben Judkins : https://chinesemartialstudies.com/2016/05/13/who-owns-kung-fu-intangible-cultural-heritage-globalization-and-the-decentering-of-the-asian-martial-arts

Kennedy, Brian; Elizabeth Guo (2005). Chinese Martial Arts Training Manuals: A Historical Survey. Berkeley, California: North AtlanticBooks.

Entrevue Lorne Bernard avec Qc Martial :

Au bord de l'eau : https://shaolinquebec.org/

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Re : Kung Fu et mondialisation : Le Wing Chun est-il encore un art chinois?
« Réponse #1 le: novembre 15, 2016, 16:02:28 pm »
L'Art est plus important que l'essence d'un style.

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Re : Re : Kung Fu et mondialisation : Le Wing Chun est-il encore un art chinois?
« Réponse #2 le: novembre 15, 2016, 16:36:07 pm »
L'Art est plus important que l'essence d'un style.

Très intéressant. Cette question mérite d'être approfondie.

Hors ligne nipaipo

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Re : Kung Fu et mondialisation : Le Wing Chun est-il encore un art chinois?
« Réponse #3 le: novembre 15, 2016, 18:02:01 pm »
Avec l’internet, Judkins fait remarquer qu’il y a une mondialisation de la culture. Avec le développement des voyages et la transmission du savoir sur la toile, de plus en plus de gens ont accès à cette culture. Donc de plus en plus de gens sur la planète pratiquent ces arts.

grosse correction...avec leur développement et l'avènement de la toile, de plus en plus de gens ont accès à une version de la culture étudiée... et c'est pas le judo qui fait exception, bien au contraire...à la base, au judo, il y avait des coups, une gross composante sol...etc...qu'est-ce qu'il en subsiste réellement?

l'ouverture de la culture aux gens, c'est comme l'ouverture de l'offre de camembert en supermarché, tout le monde a désormais accès à un magnifique "fromage" sous plastique, au lait pasteurisé et fermenté artificiellement...sauf que ceux qui voulaient connaître le camembert, c'est pas ça qu'ils étaient venu chercher, à la base...

Citer
Si beaucoup d’écoles de Wing Chun affichent leur généalogie pour démontrer leur « authenticité », on ne voit pas cela dans les écoles d’arts martiaux japonnais (de mon expérience).

toutes les écoles japonaise traditionnelles ont une telle généalogie...au moins en ce qui concerne les successeurs officiels et désignés...(qui jusqu'à il y a peu, étaient retranscrits sur un parchemin...est-ce que ça se fait toujours? mystère) si on en voit peu de traces, c'est peut-être surtout parce qu'assez souvent, la "filiation" des représentants en occident est très limitée, voir inexistante...

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Re : Re : Kung Fu et mondialisation : Le Wing Chun est-il encore un art chinois?
« Réponse #4 le: novembre 16, 2016, 00:13:41 am »
Si beaucoup d’écoles de Wing Chun affichent leur généalogie pour démontrer leur « authenticité », on ne voit pas cela dans les écoles d’arts martiaux japonnais (de mon expérience).

toutes les écoles japonaise traditionnelles ont une telle généalogie...au moins en ce qui concerne les successeurs officiels et désignés...(qui jusqu'à il y a peu, étaient retranscrits sur un parchemin...est-ce que ça se fait toujours? mystère) si on en voit peu de traces, c'est peut-être surtout parce qu'assez souvent, la "filiation" des représentants en occident est très limitée, voir inexistante...

[/quote]

Et une généalogie - dans les arts chinois - ne prouve pas une authenticité. Elle dit simplement qu'Untel a été élève d'Untel. Au plus elle indique une légitimité, ce qui n'est pas la même chose. Et très souvent les "lignées" ne désignent pas une succession de légitimités (le maître qui désigne son héritier et ainsi de suite).


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Et une généalogie - dans les arts chinois - ne prouve pas une authenticité.



Voici pourquoi j'ai utilisé des guillemets!

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Re : Kung Fu et mondialisation : Le Wing Chun est-il encore un art chinois?
« Réponse #6 le: août 24, 2017, 14:59:43 pm »

Hors ligne mike-b

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Re : Kung Fu et mondialisation : Le Wing Chun est-il encore un art chinois?
« Réponse #7 le: octobre 23, 2017, 18:02:23 pm »
Bonjour,

Je ré-ouvre le sujet, si vous le permettez.

Dans la mesure où aujourd'hui quelqu'un qui s'intéresse vraiment à la culture asiatique peut tout aussi bien étudier le tao, le bouddhisme et les arts martiaux que les langues, je pense que l'on peut admettre que ces arts ne sont plus seulement chinois. Chaque pays, chaque culture va interpréter l'art à sa manière, y introduire sa sensibilité et développer se qu'elle y cherche ou trouve.

On pourrait s'inquiéter d'une certaine édulcoration. C'est certainement le cas dans des académies peu scrupuleuses, mais si l'on a affaire à des gens honnêtes et soucieux de parfaire leur art pour l'art, je ne pense pas qu'on perde en qualité. C'est dans ce sens que je dis que les arts martiaux asiatiques ne sont plus seulement asiatiques aujourd'hui.

D'ailleurs, c'est une tendance que beaucoup de maîtres ont cherché lorsqu'ils ont ouvert des écoles un peu partout dans le monde. Si au sein d'un pays à la culture à peu près commune, on assiste à autant de branches et de lignées par style, sans que ces arts soient remis en cause, alors il est indéniable qu'une exportation mondiale fasse d'autant plus fructifier cette arborescence.




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Re : Kung Fu et mondialisation : Le Wing Chun est-il encore un art chinois?
« Réponse #8 le: octobre 23, 2017, 18:37:52 pm »
Ce qui est intéressant, c'est que cette crainte de l’édulcoration n'est pas nouvelle. Ce concept revient souvent dans l'histoire. Ben Judkins l'a démontré dans plusieurs de ces textes. Pourtant, les arts martiaux ont toujours survécu. Ceci étant dit, le passé n'est pas une prévision de l'avenir.

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Ce qui est intéressant, c'est que cette crainte de l’édulcoration n'est pas nouvelle. Ce concept revient souvent dans l'histoire. Ben Judkins l'a démontré dans plusieurs de ces textes. Pourtant, les arts martiaux ont toujours survécu. Ceci étant dit, le passé n'est pas une prévision de l'avenir.
Les Chinois ont d'ailleurs été les premiers à édulcorer. Les exemples sont nombreux pour ce qui concerne le 20e siècle en tout cas.
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Dans la mesure où aujourd'hui quelqu'un qui s'intéresse vraiment à la culture asiatique peut tout aussi bien étudier le tao, le bouddhisme et les arts martiaux que les langues, je pense que l'on peut admettre que ces arts ne sont plus seulement chinois. Chaque pays, chaque culture va interpréter l'art à sa manière, y introduire sa sensibilité et développer se qu'elle y cherche ou trouve.

Oui, mais si tu n'adhère pas un minimum aux théories, et que tu ne mets pas de côté la culture lié à ton pays, ton vécu qui en découle, t'es croyances...et que tu mixes trop avec tes propres acquis, le risque c'est de rester imperméable aux principes clés. ??

Il est toujours bénéfique de se rappeler que les périodes difficiles sont souvent les plus profitables en terme de sagesse et de force intérieure. (Dalaï-lama)

 


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